Napoléon et le Portugal

 

Conférence prononcée par Madame Nicole GOTTERI le 6 avril 2002 à l'Institut Napoléon (Paris La Sorbonne).

 

L'année dernière, s'est tenu un colloque sur Napoléon et l'Europe. À ma grande surprise, aucune communication n'était consacrée au Portugal. La savante problématique élaborée à cette occasion avait artificieusement fait l'impasse sur une question fondamentale dont l'étude attentive permet de comprendre l'échec du système impérial non seulement en Espagne mais encore en Méditerranée. Lorsque je me suis étonnée de cette grave lacune, on se contenta de me donner de bonnes paroles et de faux prétextes, tous d'ailleurs rattachés à des questions d'intervenants.

L'historiographie révolutionnaire et napoléonienne a toujours traité la question du Portugal en parent pauvre. On doit cependant citer les travaux de Jacques Godechot, non exempts d'erreurs parfois grossières qu'une simple vérification aurait pu éviter (il fait livrer la bataille de Talavera de La Reina par Soult alors qu'elle le fut par le roi Joseph et Jourdan), ou de Jean-René Aymes qui s'est surtout intéressé à l'Espagne. Un historien du Portugal particulièrement chevronné, Jean-François Labourdette a poussé ses recherches particulières jusqu'en 1802 ; mais, dans son Histoire du Portugal publiée chez Fayard en 2000, il consacre bien peu de choses à la période impériale et ignore superberment, dans sa bibliographie, de nombreux travaux récents sur le sujet.

Pourtant le Portugal, pays aux dimensions réduites et au gouvernement faible, a représenté, plus que tout autre État de l'Europe, un obstacle à la volonté impériale d'autant plus invincible qu'il paraissait devoir être neutralisé facilement. Ce fut la grande et funeste illusion que nourrit Napoléon. Son ignorance de la géographie et de l'histoire du Portugal l'entraîna dans des projets irréalistes, dont l'échec était prévisible.

Je commencerai donc par exposer ce qu'il faut savoir de la nature physique du pays et de l'évolution de son histoire depuis le XVIIIe siècle surtout jusqu'au début du Consulat. J'évoquerai ensuite les rapports entre le Portugal et le gouvernement consulaire puis impérial jusqu'à leur cessation et leur remplacement par les essais de mainmise conduits par l'Empereur jusqu'à l'échec final. Mais il faut savoir, et j'insiste particulièrement, qu'il s'agit d'une question à la fois complexe et difficile dont je ne pourrai donner qu'un aperçu forcément limité.

 

Les réalités géographiques et topographiques

 

Le Portugal s'ouvre sur l'Atlantique à l'ouest, mais il contrôle les débouchés méditerranéens vers les espaces océaniques, au sud. Par temps normal, et si l'on excepte les tempêtes que durent affronter les vaisseaux anglais rapatriant les troupes de Junot après la capitulation de Cintra, en 1808, il est aisé à une flotte de guerre mouillant à Lisbonne d'atteindre la Galice, aux ports de Vigo ou de La Corogne, au Nord, et les côtes andalouses au sud-est, pour joindre l'inexpugnable Cadix. Mais si Lisbonne constitue un abri sûr pour une flotte de guerre, il ne faut pas sous-estimer les ressources des ports de Figueira da Foz, où les troupes anglaises débarquèrent en 1808, et de Porto, largement accessible par l'estuaire du Douro.

En outre, le pays est bordé au Nord et à l'Est, le long d'une frontière fortifiée, nous le verrons, au cours de l'histoire, par un relief qui constituait, à l'époque et selon l'expression du maréchal Soult, " un rideau impénétrable ".

Quant au climat du Portugal, il peut assurément tromper un esprit non averti. Il est à dominante atlantique, mais influencé dans ses manifestations par un relief extrêmement cloisonné qui fait, par exemple, qu'en février, on passe, au Nord, dans le Tras Os Montes ou la Beira Alta, d'un paysage hivernal où toute circulation est parfois impossible à un environnement printanier à quelques kms au Sud, dans la vallée riante du Dão. La fameuse chanson " Avril au Portugal " est une légende, d'ailleurs double : la véritable version portugaise, chantée par l'impératrice du Fado, Amalia Rodriguez, a pour titre " Coïmbra " ; ensuite en avril, la pluie atlantique est souvent au rendez-vous sur les côtes et dans les vallées ouvertes sur l'Océan, pluie qui peut tout entraîner et tout arrêter, notamment quand on est surpris en venant de l'aride Espagne abritée des intempéries par de hautes chaînes de montagnes.

Au cours des siècles de luttes incessantes contre l'Espagne, d'autres obstacles ont été créés pour protéger le pays le long des frontières. Ce parcours frontalier Ouest-Est, puis Nord-Sud, est hérissé de très nombreuses places-fortes qui le jalonnent de façon continue depuis Valença sur l'Océan, jusqu'à Castro Marim, à l'extrême pointe méridionale du pays. Je m'abstiendrai d'énumérer ces nombreuses places qui ne doivent être montrées que sur une carte . Mais je ferai remarquer qu'à partir d'un certain point, correspondant à peu près au milieu de la frontière orientale, Nord-Sud, au Nord de la vaste province de l'Alentejo, la ligne de ces forteresses est renforcée par une seconde ligne de places-fortes, et ce, jusqu'à l'extrême sud. Certes, ces forteresses, j'en ai compté 25, n'étaient pas toutes, loin de là, en état d'être activement utilisées. Certaines étaient presque en ruine, d'autres ne pouvaient représenter qu'un point d'appui temporaire. Mais des villes comme Chaves au Nord ou Elvas à l'Est, flanquées de puissants forts détachés, pouvaient abriter de solides garnisons.

À ces points fortifiés, il faut ajouter l'absence quasi totale de routes véritables, ce qui faisait du Portugal un verrou très difficile à faire sauter. Mais si l'on ajoutait à ces réalités, le blocus des ports et des côtes ; la présence d'une armée puissante et aguerrie, entièrement pourvue de subsistances, placée sous le commandement unique d'un tout-puissant chef et jouissant de l'appui total du gouvernement et de la population, on pouvait aisément se rendre compte par l'exercice du simple bon sens que le Portugal constituait un remarquable sanctuaire, donnant à la puissance qui en avait la maîtrise le pouvoir d'intervenir rapidement dans l'Espagne voisine et de se retirer en toute sécurité, sans crainte aucune d'être poursuivi.

 

Rappels historiques

 

Les quelques éléments d'histoire que je vais évoquer ne doivent pas faire illusion. Les questions véritables sont beaucoup plus complexes, comme je l'ai déjà dit, qu'il n'y paraît. C'est peut-être une explication, parmi d'autres, de l'incompréhension stupéfiante du gouvernement consulaire et impérial à l'endroit des réalités lusitaniennes rattachées plus particulièrement aux rapports du pays avec l'Angleterre et à la situation de la monarchie des Bragance.

Depuis la fin du XVIIe siècle, le Portugal est anti-français parce qu'il se trouve, en fait, au pouvoir des Anglais. En effet, le roi Pierre II (1667-1706), poussé par l'ambassadeur d'Angleterre, John Methuen, entre dans la grande coalition contre la France de Louis XIV et signe avec Londres, en 1703, un traité d'alliance et de commerce qui va paralyser l'agriculture, l'industrie, le commerce et la navigation du Portugal, pomper son or et celui du Brésil, or qui va permettre de financer en grande partie la révolution industrielle anglaise, avec pour seul dédommagement l'augmentation de la culture de la vigne le long de la vallée du Douro et du commerce des vins dits de Porto. Cet asservissement qui ne suscita aucune réaction véritable a de multiples causes. Je n'en évoquerai que deux :

- D'abord le véritable chantage que représentait la constante menace que l'Angleterre faisait peser sur l'empire colonial portugais dont les possessions étaient très dispersées : en tout premier lieu, le Brésil, véritable joyau et poumon de la Couronne ; Timor dans les îles de la Sonde ; Goa aux Indes ; Macao en Chine ; des points d'appui au Mozambique, au Congo, sur la côte de l'Angola ; Madère, les Açores, les îles du Cap Vert et d'autres petites îles le long des côtes de l'Afrique équatoriale.

- Ensuite, la situation de la monarchie. Le roi Jean V (1706-1750), célèbre par la magnificence de son mécénat, avait obtenu du Pape l'attribution du titre de Roi Très Fidèle et l'érection de Lisbonne en patriarcat (1749). Son fils, Joseph I (1750-1777) épousa une soeur de Charles III d'Espagne (laquelle avait été promise à Louis XV, était venue à la cour de France, puis avait été renvoyée en Espagne, ce qui n'en faisait pas spécialement une amie de la France !). La fille de Joseph I, Maria Ière épousa son oncle Pierre, frère de son père, et les époux régnèrent conjointement ; leur fils aîné, Joseph, prince du Brésil, fut marié à 17 ans à sa tante, soeur de sa mère, qui avait 32 ans ; leur 2e fils, prince de Beira, futur Jean VI, prince régent à l'époque consulaire et impériale, épousa une fille de Charles IV d'Espagne, Charlotte Joachime.

- Cette monarchie avilie par des pratiques stupéfiantes de consanguinité, régnait sur une population qui, au début du Consulat comptait près de 3 millions d'habitants, Lisbonne en ayant environ 360 000. Elle était souvent ignorante, soumise à toutes sortes de contraintes économiques et secouée périodiquement, surtout pendant les périodes de crises nationales, par les vagues du sébastianisme, le plus grand mythe de l'histoire portugaise, consacré par l'autorité de théologiens et chanté par les poètes, notamment le plus grand, Luis de Camoens, l'auteur des Lusiades. Lié à la mentalité d'un peuple qu'il imprégna de mysticisme, de providentialisme et de messianisme, ce mythe se forma après la disparition, en 1578, du roi Sébastien, le chevalier par excellence, paré de toutes les vertus, mort au Maroc, lors d'une croisade, à Alcacer Quibir. Don Sebastião, dont la mort n'était pas admise, devint le Désiré, O Desejado, celui qu'on attend pour une régénération universelle annoncée par des prophéties. Le premier Bragance, Jean IV, dut promettre, en 1640, de laisser son trône au roi Sébastien, s'il réapparaissait. Tout cela était incompréhensible à un esprit rationnel comme Junot qui, pendant l'occupation française de 1807-1808, voyait des Portugais se porter au bord de l'Océan, où ils attendaient, non la marine anglaise, comme le général le pensait, mais le retour de D. Sebastião, le Désiré.

Si j'ai choisi de m'attarder sur ces détails, c'est parce qu'ils ont, selon moi, une importance qu'on n'a peut-être pas suffisamment remarquée dans les conflits diplomatiques et militaires qui vont marquer les rapports de la France consulaire et impériale, issue de la Révolution, avec un pays aux structures totalement différentes.

 

La France et le Portugal jusqu'au Consulat

 

Tout au long du XVIIIe siècle, les relations entre les deux monarchies furent détestables en raison, principalement, du déséquilibre des échanges commerciaux au détriment de la France qui, malgré ses protestations, fut l'objet constant de mesures discriminatoires et de tracasseries de toutes sortes.

Le déclenchement de la Révolution engendra des tensions supplémentaires. Les idées philosophiques s'étaient répandues dans la bonne société portugaise dès avant 1789 surtout grâce à un important réseau de libraires français installés à Lisbonne et Porto. En outre, certains journaux, comme le Jornal Enciclopedico qui parut jusqu'en 1806, tenaient leurs lecteurs informés des événements de France. Cette complaisance que partagèrent d'abord le ministre des affaires étrangères Luis Pinto de Sousa et l'ambassadeur de Portugal à Paris, D. Vicente de Sousa Coutinho, disparut après les violences de septembre 1792. Mais d'autres ministres avaient toujours considéré la Révolution comme un Mal, et, dès 1789, la répression s'organisa sous la conduite de l'intendant général de police, Diogo de Pina Manique : censure, lutte contre la franc-maçonnerie portugaise, assez faible d'ailleurs, poursuites contre les " jacobins ", persécution des Français. Même les premiers émigrés furent placés sous haute surveillance dans des camps en Alentejo et dans le Tras Os Montes ; il en fut de même pour des prêtres venus de France en 1794 (le journal de route de l'un d'eux, Sylvestre Dorso, curé de Theix, au diocèse de Vannes, vient d'être publié). Mais une active contrebande facilitait cependant la diffusion d'écrits prohibés.

Au même moment, au début de 1793, la reine Dona Maria perdait la raison. Ce fut son fils, D. João, prince du Brésil, qui fut autorisé par décret à gouverner à sa place. Lié à l'Angleterre, le Portugal ne pouvait rester neutre dans le conflit armé qui allait s'ouvrir. Malgré des divergences d'avis parmi les ministres, le prince décida l'entrée en guerre contre la France : sur mer, des vaisseaux se joignirent à ceux de l'Angleterre pour bloquer les côtes françaises ; sur terre, 6000 Portugais participèrent aux côtés de l'Espagne à la campagne du Roussillon. Les Luso-Espagnols essuyèrent finalement une sévère défaite en Catalogne, en novembre 1794. L'Espagne traita alors séparément avec la France et signa la paix à Bâle en juin 1795. Le Portugal était isolé et à la merci du bon vouloir anglais.

Tous les efforts déployés par le ministre des Affaires étrangères Pinto de Sousa en direction de Paris furent vains. Les exportations portugaises en France s'arrêtèrent et les corsaires français effectuèrent sur les bâtiments portugais des prises estimées à 200 millions pour la période allant de 1793 à 1801. En outre, le commerce portugais était interrompu avec les pays dépendant de la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Rhénanie, la Suisse et l'Italie.

Le Directoire, de son côté, se figeait dans son intransigeance pour plusieurs raisons : les ventes effectuées par l'Angleterre au Portugal d'armes et de munitions de 1796 à 1801 (il y en eut pour 190 000 livres) ; l'entretien par les Anglais de la cavalerie portugaise, des régiments suisses et des contingents d'émigrés français ; l'espionnage intense dont Lisbonne était devenu le centre (de Suisse, Mallet du Pan avait notamment correspondu avec la cour de Lisbonne de 1793 à 1796).

Dans ces conditions, toutes les négociations échouèrent : à Lille, dans l'été de 1797, lorsqu'on traitait avec l'Angleterre ; en 1798, lorsque Talleyrand conduisit des pourparlers secrets avec Antonio de Araujo, représentant du Portugal à La Haye. On devait en arriver à l'épreuve de force. Des projets se formaient. En janvier 97, Hoche s'attendait à se voir confier la conquête du Portugal et avait même rédigé une proclamation à la nation portugaise ; depuis l'Égypte où l'escadre portugaise du marquis de Niza bloquait Alexandrie avec l'escadre anglaise, Bonaparte écrivait au Directoire de préparer la guerre. La guerre, cela signifiait le passage de troupes françaises par l'Espagne, ce que Godoy ne voulait pas ; aussi s'empressa-t-il de faire pression sur Lisbonne pour traiter avec la France.

 

L'époque consulaire

 

La guerre contre le Portugal semblait ainsi inévitable. L'historien Antonio Pedro Vicente a retrouvé au SHAT plusieurs projets d'invasion du Portugal. Le Consul opéra un nouveau rapprochement avec l'Espagne en signant, le 1er octobre 1800, le traité de Saint Ildefonse, qui, par des clauses secrètes, accentuait encore l'isolement du Portugal. Charles IV, roi d'Espagne, était réticent pour entrer en conflit avec le mari de sa fille. Il fit pression sur son gendre pour le persuader d'abandonner l'alliance anglaise. Rien n'y fit. Le gouvernement espagnol, cédant à Lucien Bonaparte, se joignit alors à la France pour envoyer au Portugal un ultimatum le 29 janvier 1801. Il était exigé de Lisbonne la fermeture des ports aux navires anglais et l'occupation d'un quart du territoire par une force mixte. Le prince régent refusa. L'invasion du Portugal était imminente.

C'est alors que ce pays eut l'occasion de découvrir la nature véritable de cette alliance anglaise à laquelle il semblait enchaîné. Devant les menaces de guerre, il demanda l'aide de l'Angleterre. Mais le gouvernement Addington, pour des raisons d'intérêt, cherchait à conclure la paix avec la France. Il laissa le Portugal se débrouiller. L'invasion des seuls Espagnols qui n'attendirent pas l'arrivée des troupes françaises commandées par Leclerc, eut lieu par l'Alentejo. L'armée portugaise, commandée par l'octogénaire duc de Lafões, livra sans résistance les places frontières. Arrivés sous les murs de la forteresse d'Elvas, les Espagnols cueillirent des branches fleuries sur les orangers plantés le long des remparts pour les envoyer à la reine Marie-Louise, d'où le nom de Guerre des Oranges donné à cette quasi promenade militaire. L'Angleterre conseilla à son docile allié de négocier. La paix fut signée à Badajoz le 6 juin 1801. L'Espagne conserva la petite ville d'Olivença qu'elle avait occupée (le Congrès de Vienne, en 1815, ordonna de la restituer au Portugal, mais l'Espagne conserve toujours cette ville et son territoire que les Portugais considèrent comme leur Alsace-Lorraine et dont ils n'ont cessé de revendiquer le retour). La France signa avec le Portugal à Madrid le 29 septembre suivant : le prince régent acceptait l'entrée des draps français, et s'engageait à payer une indemnité de guerre de 25 millions de francs ; il cédait, en outre, des territoires voisins de la Guyane. Consentant en apparence, D. João qui savait qu'une rupture avec l'Angleterre signifiait pour le Portugal la perte du Brésil, était prêt à freiner l'exécution des clauses dans le désir de conserver la fausse neutralité à laquelle il était attaché par système.

Les préliminaires de Londres et la paix d'Amiens comblèrent les voeux du prince régent malgré le lâchage de l'Angleterre. Des relations normales furent alors établies entre la France et le Portugal. Au début de 1802, le morgado de Mateus alla représenter D. João à Paris et le général Lannes, par arrêté du 14 novembre 1801 fut nommé ministre de France à Lisbonne, où il arriva le 25 mars 1802. Il faut reconnaître que, par son profil, Lannes n'était pas le personnage le plus apte à l'accomplissement d'une mission diplomatique surtout dans une cour comme celle de Lisbonne. Le marquis de Toustain qui faisait partie des régiments d'émigrés français au Portugal et dont les Mémoires sont une bonne source, dépeint cette Cour comme bizarre, arriérée, compassée, figée : on y voyait les princes couverts d'une profusion de diamants et tout le monde parlait aux souverains à genoux. Le représentant du Premier Consul devait y faire preuve d'intelligence, d'habileté, de lucidité et de respect des différences, qualités qu'était loin de posséder à un degré suffisamment affiné un général infatué de ses liens familiers avec le Consul. De la part de ce dernier, cette nomination prouvait l'incompréhension, voire l'ignorance de la spécifité du Portugal et de son histoire. Bonaparte agissait en homme pressé avec des souverains qui, eux, se positionnaient dans la durée.

Lannes, qui remplaçait le simple commissaire des Relations extérieures Serrurier, se mit en devoir de créer un parti français, ce qui était intelligent, à supposer que l'idée vînt de lui. Car de nombreux Français vivaient depuis plus d'un siècle à Lisbonne, notamment, où ils formaient une " nation française ". En outre, on pouvait essayer de s'appuyer sur les libéraux et les francs-maçons, comme Gomes Freire de Andrade ou le marquis d'Alorna qui restaient cependant des gens peu sûrs, liés aux premières familles, également ambitieux et le second, le marquis d'Alorna, nourri de sébastianisme. Mais Lannes, peu sensible à ces détails importants, agit avec maladresse. Il s'était déjà comporté de façon grotesque lors de son audience d'arrivée, abreuvant le prince régent de plaintes et de menaces. Il s'arrogea le droit de se mêler des affaires intérieures du pays, ce qui le rendit rapidement odieux à la Cour et à la population. En face, le tout-puissant parti anglais, soutenu par le ministre d'Angleterre, Lord Robert Fitzgerald, ennemi acharné de la France, se posait en défenseur de l'absolutisme monarchique, de la religion et d'intérêts plus matériels.

En outre, à Paris, le jeu de Talleyrand n'était pas clair. Pour contraindre Lannes à plus de souplesse, il n'hésita pas à lui imposer une sorte de désaveu et à l'isoler au moment où le général revendiquait avec force la levée d'interdits sur l'entrée de produits français. Ayant essuyé un refus que les manoeuvres de Talleyrand laissaient prévoir, Lannes demanda ses passeports et les reçut. Il quitta alors le Portugal, de sa propre initiative, le 10 août 1802. Il ne devait y revenir, sur ordre du Consul, que le 12 mars 1803. Ce brusque départ avait plongé la cour de Lisbonne dans l'affollement.

La France consulaire qui avait prouvé qu'elle n'hésiterait pas à employer la force armée impressionnait en effet le prince régent. Au retour de Lannes, qui plaidait en sa faveur auprès du Consul, il s'arrangea pour lui donner satisfaction, en apparence, le comblant de cadeaux, acceptant d'être parrain de son fils. Il alla, devant la menace des représailles, jusqu'à consentir, après avoir cependant exprimé son refus, à ôter à l'intendant de la Police, Pina Manique, la direction de l'Alfandega, la Douane.

Cependant, les échanges commerciaux entre les deux pays avaient repris, faisant de très rapides progrès, surtout d'ailleurs après la rupture de la paix d'Amiens, en raison du blocus des côtes françaises par la flotte anglaise. La France fut contrainte d'acheter les produits coloniaux (sucre, coton, indigo) au Portugal ; ce dernier augmenta également le volume de ses importations françaises. Mais il ne s'agissait que d'une situation très passagère.

 

La France impériale

 

Après la rupture de la paix d'Amiens, le Consul exigea du Portugal la fermeture de ses ports aux Anglais et le versement de 16 millions de francs sous peine d'invasion. Le prince régent dut accepter ces conditions en avril 1804, à un mois de l'institution de l'Empire. Toustain affirme que ce changement de régime mécontenta le général Lannes. En réalité, n'obtenant pas le titre d'ambassadeur que son élévation au maréchalat lui permettait d'espérer (il n'était, en effet, que ministre plénipotentiaire, envoyé extraordinaire), il se fit attribuer un long congé et quitta définitivement Lisbonne le 1er août 1804. Ne resta sur place que le commissaire Dennery qui fut bientôt remplacé par le chargé d'affaires de France en Espagne Hermann, homme d'expérience, ancien secrétaire des commandements du Maréchal de Castries.

À Lannes succéda Junot qui arriva à Lisbonne en avril 1805, avec le titre d'ambassadeur. Il ne devait rester dans le pays que jusqu'en septembre, date à laquelle il quitta son poste sans autorisation pour rejoindre la Grande Armée. Les détails de son installation sont bien connus et il y a à prendre dans les souvenirs de sa femme, quoiqu'on en ait dit. Les instructions de Junot étaient rigoureuses : imposer au Portugal une politique anti-anglaise pour amener l'Angleterre à traiter. Cette exigence, à elle seule, témoignait de l'ignorance et des illusions de l'Empereur. D. João tenta d'abord d'éclairer Napoléon sur les dangers de sa situation, notamment en ce qui concernait le Brésil et la menace d'une famine si les importations de blé cessaient. Dans le même temps, il comblait Junot d'honneurs, pour gagner du temps. La publication du décret de Berlin en novembre 1806 mit le prince régent en demeure de prendre une résolution : ou le Portugal cédait à Napoléon et perdait son empire colonial ; où il refusait et serait envahi par les troupes françaises. Poussé par le ministre anglais dont l'émigré Toustain lui-même dénonçait les " moyens vicieux ", le prince régent envisagea alors d'envoyer au Brésil son fils aîné, le prince de Beira, D. Pedro, et de rester lui-même sur place. Mais il fut bientôt convaincu de partir lui-même pour le Brésil, abandonnant le Portugal à son destin et livrant à un sort peu enviable les régiments d'émigrés français qu'il avait à son service.

Pour arriver à ses fins, Napoléon reprit son idée de 1801 : contraindre le Portugal avec l'appui de l'Espagne. Les négociations engagées au début de 1807 avec Godoy se déroulèrent de façon satisfaisante. Le 28 juillet 1807, l'Empereur adressa au prince régent un ultimatum le sommant d'expulser de ses ports tous les bâtiments anglais et de déclarer la guerre à l'Angleterre. Le prince refusa, comme on pouvait s'y attendre. Libéré momentanément de la coalition continentale et malgré l'immobilisation en Europe centrale et orientale de la Grande Armée, Napoléon conclut avec l'Espagne, le 29 octobre 1807, le traité de Fontainebleau : les troupes françaises obtenaient le libre passage en Espagne pour envahir le Portugal ; ce pays était divisé en trois parties ; le Nord reviendrait à la reine d'Étrurie en échange de la Toscane réunie à la France, le Sud serait attribué à Godoy, futur prince des Algarves, le Centre dont le sort serait fixé plus tard serait remis à Napoléon.

Dès le mois d'août 1807, les troupes françaises de l'expédition étaient concentrées dans la région de Pau-Bayonne. Leur commandement était confié à Junot qui entra en Espagne en octobre suivant. Ainsi commençait la série des campagnes militaires napoléoniennes contre le Portugal.

 

Les expéditions contre le Portugal

 

Ainsi, après six ans de paix entre la France et le Portugal, c'était la guerre qui, de nouveau, s'imposait comme moyen de régler la crise. Il faut reconnaître que le comportement des représentants de la France, Lannes comme Junot, ne fut pas de nature à favoriser la poursuite d'un dialogue ou l'ébauche d'une implantation française. Ces trois expéditions militaires ont inspiré une littérature historique abondante et parfois suspecte. Même un grand spécialiste du Portugal comme le professeur émérite Jean-François Labourdette rapporte, sans les avoir contrôlées, des assertions contestables, parfois erronées, résultant, comme je l'ai souligné, d'une ignorance de la bibliographie spécifique. Je me bornerai à quelques rappels.

 

- L'expédition de Junot, 1807-1808.

Le 6 juin 1807, un tremblement de terre avait secoué Lisbonne. Les esprits en avaient été frappés. Cette tension dut s'accroître après l'ultimatum français de juillet. Le Portugal allait affronter une crise nationale à laquelle le sébastianisme donnerait, comme on pouvait s'y attendre, une dimension providentialiste et mystique. L'attente du Désiré, O Desejado, fortifierait dans le peuple la violence de son rejet de l'envahisseur, au moment même où son prince semblait l'abandonner. En effet, après de nombreuses délibérations de son Conseil d'État et la conclusion d'un accord secret avec l'Angleterre, le prince régent, sa famille, ses ministres et ses trésors partaient, le 27 novembre, avec une flotte de 17 bâtiments pour le Brésil. Don João recommandait à ses sujets de ne pas opposer de résistance à l'envahisseur. Ce départ devait avoir pour l'avenir du Portugal des conséquences considérables.

Junot qui avait pénétré au Portugal le 23, par Castelo Branco, atteignit, le 30 novembre la capitale portugaise après une marche rapide mais très difficile et meurtrière pour la troupe. Il faut noter qu'à la fin de novembre, les conditions climatiques n'étaient pas des meilleures et que les pluies avaient transformé nombre de cours d'eau en barrières difficiles à franchir. Mais Junot avaient eu pour lui deux atouts : la collaboration de l'Espagne, ce qui assurait ses arrières, et la bienveillance des libéraux portugais et des nombreux franco-portugais comme les commerçants Jacques Ratton ou Lécussan-Verdier.

Installé à Lisbonne avec le titre de gouverneur général, Junot se borna à essayer de maintenir l'occupation du pays sans introduire de réformes profondes. Il organisa une légion portugaise commandée par le marquis d'Alorna et le général Gomes Freire de Andrade. Cette inaction, certains ont cru pouvoir l'expliquer par un attentisme intéressé de la part du futur duc d'Abrantès qui espérait pour lui-même la partie centrale du Portugal qui n'avait pas encore été attribuée par le traité de Fontainebleau ; mais c'est une hypothèse que, pour ma part, je ne retiendrai pas car elle ne repose sur rien de certain. Ce qui est, en revanche, évident, c'est l'embarras de Napoléon qui est dépassé par les événements d'Espagne. Au moment même de la signature du traité de Fontainebleau, un complot contre le roi Charles IV et Godoy était découvert à Madrid où l'agitation s'intensifiait. D'où la remise de l'exécution du traité par l'Empereur. Mais le corps d'armée qui occupait le pays à 2000 km des Tuileries et son général en chef allaient très rapidement se trouver dans une situation impossible à un moment où il fallait des ordres précis et des moyens pour les exécuter. Ni les uns ni les autres n'arrivèrent et Napoléon donna ainsi une première démonstration de son incapacité à appréhender l'importance et la spécifité du problème portugais. On connaît la suite. La haine de l'occupant et les revers des Français en Espagne, notamment à Baylen, permirent aux Anglais de débarquer en août 1808 à Figueira da Foz, au nord de Lisbonne. La ville de Porto s'était soulevée en juin, en partie grâce à l'appui d'officiers espagnols. Junot dut capituler à Cintra le 30 août 1808. Il s'en tirait d'ailleurs fort bien avec des conditions qui soulevèrent un tollé en Angleterre. Cependant, une véritable terreur blanche s'abattit sur les libéraux de Lisbonne et les Anglais installèrent dans la capitale un conseil de régence dont ils furent les maîtres. Beresford prit la tête de l'armée portugaise puis les rênes du gouvernement pour ne les lâcher enfin que devant le soulèvement des Portugais en 1820 !

 

- L'expédition de Soult, 1809

L'ayant particulièrement étudiée dans ma biographie du maréchal, je ne ferai que quelques brèves remarques. Je rappellerai d'abord l'itinéraire : La Corogne, Saint-Jacques, Tuy, puis Chaves, Braga, Porto. Ensuite, les conditions : une préparation hâtive, quasi bâclée ; une saison mal choisie ; une méconnaissance du pays et de ses réalités humaines ; un corps d'armée travaillé par le défaitisme, l'indiscipline larvée, les dispositions à la trahison d'officiers généraux et supérieurs, nourris de doctrines jacobines ou adeptes du républicanisme des Philadelphes (des acteurs eux-mêmes de l'expédition en parlent) et habités par le dégoût d'une guerre toujours recommencée. On n'exécuta pas le plan prévu : les deux armées qui devaient renforcer le corps de Soult pour atteindre Lisbonne furent détournées par le roi Joseph ! Soult réussit partiellement à concilier à la France, comme ses ordres le portaient, une partie des populations du Nord. Mais il ne put, pour des raisons militaires, dépasser Porto. De cet échec, le maréchal tira des enseignements : ils sont consignés dans son rapport général de juin 1809 et dans le plan d'invasion du Portugal qu'il rédigea à la demande du ministre de la Guerre à l'automne suivant. Ces documents exposaient quelques idées très simples d'un homme de terrain. Mais Napoléon n'admettait pas qu'on eût des idées à sa place. Il persista donc dans ses tentatives d'expédition militaire conçues quasi in abstracto.

 

- L'expédition de Masséna, 1810-1811

Elle nous est bien connue par des sources militaires mais aussi par les dépêches de l'intendant général de police Denis de Lagarde que j'ai publiées il y a une dizaine d'années. Les moyens mis en oeuvre par Napoléon furent considérables. Trois corps d'armée, les 2e, 6e et 8e, commandés par le général Reynier, le maréchal Ney et le général Junot devaient agir sous le commandement suprême du maréchal Masséna. La désignation de Ney et de Junot était une double erreur : l'année précédente, Ney avait refusé de servir sous les ordres d'un autre maréchal et avait déstabilisé les plans de la campagne du Tage ; quant à Junot qui avait été gouverneur général du Portugal, il se considérait comme humilié. En face d'un commandement anglais unique et fort, soutenu par le pays tout entier, contraint et forcé d'ailleurs, l'affaire semblait déjà compromise. Pour le reste, je ne puis entrer dans des détails qui auraient dû être pris en considération dans un projet global mais qui n'étaient pas au point : l'intendance qui, comme d'habitude, ne suivit pas ; le matériel et les moyens de transport inexistants ou insignifiants ; la méconnaissance des itinéraires ; le manque de renseignements ; l'inexactitude dans l'exécution du plan d'invasion. Ainsi, on ne savait pratiquement rien des fortifications de Torrès Vedras, qui protégeaient Lisbonne, alors que Masséna était à 6 lieues de la capitale ! J'ajouterai que, si le prince d'Essling échoua militairement à Busaco, il échoua surtout devant la politique systématique de la terre brûlée imposée par les Anglais aux populations portugaises sous peine de mort. L'Empereur n'avait pas prévu de donner à ses armées de quoi vivre dans un désert. A la fin d'avril 1811, Masséna avait regagné l'Espagne. Le 7 mai, en disgrâce, il laissa son commandement au maréchal Marmont qui trouva une armée de Portugal en pleine anarchie. Le duc de Raguse, étroitement surveillé par le prince Berthier, ne put mettre en pratique les quelques idées qu'il avait pour, au moins, verrouiller le Portugal où il réussit à pénétrer en 1812, mais sans guère dépasser la frontière avec l'Espagne. En 1812, Napoléon avait tourné le dos à la Péninsule et se jetait dans l'aventure russe où allait d'ailleurs s'illustrer la Légion portugaise.

 

Ma conclusion tendra à dépasser la simple prise en compte des rapports bilatéraux entre Napoléon et le Portugal. Il faut, en réalité, replacer cette question fort complexe dans une durée plus longue. On remarquera, une nouvelle fois, qu'il n'y a pas de solution de continuité entre l'Ancien Régime et les régimes issus de la Révolution. La géopolitique obéit à des impératifs qui dépassent les clivages entre les systèmes régissant l'organisation intérieure des États. Le Directoire, puis le Consulat et l'Empire n'ont cessé, comme le firent les gouvernements de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, de chercher à entamer l'alliance anglo-portugaise de 1703.

Pour briser ces liens séculaires, Napoléon pouvait user du temps ou de la force. On connaît son choix. Ce faisant, il se heurta à un double écueil qui explique en partie son échec final : la prise en compte de la nécessité absolue pour le Portugal de maintenir ses liaisons avec le Brésil, d'où la fuite du prince régent pour ce pays à l'annonce de la première invasion ; l'absence d'une flotte de guerre qui condamnait d'avance les expéditions terrestres françaises. L'échec de Napoléon contribua à renforcer la vassalité du Portugal envers l'Angleterre : en 1810, les Anglais lui imposèrent un nouveau traité de commerce, signé à Rio de Janeiro, qui porta un coup fatal à l'économie d'un pays déjà ravagé par la guerre ; en outre, ils gouvernèrent le pays, qui fut dirigé par le maréchal Béresford jusqu'en 1820. Enjeu d'une lutte entre deux impérialismes, le Portugal allait connaître un déclin économique sensible après la perte du plus beau fleuron de son empire colonial tout en conservant l'empreinte à la fois économique et culturelle anglaise qui frappe tout observateur. La pauvreté matérielle dans laquelle se retrouva cet illustre pays des découvreurs du monde jusqu'à son entrée dans l'espace économique européen s'explique, en partie, par les retombées de cette exploitation séculaire. On mesure ainsi la portée de ce fameux traité dit de " Méthuen " qui engagea, à partir de 1703, le destin du Portugal hors de l'Europe continentale, terrain d'action et d'expansion de la France royale, républicaine et impériale.

 

 

 

 

 

Jacques GODECHOT, " Le Portugal et la Révolution ", Arquivos do Centro cultural Português, VII, 1973, p. 279-297.

Nicole GOTTERI, La mission de Lagarde, policier de l'Empereur, pendant la guerre d'Espagne (1809-1811), Paris, Publisud, 1991, 424 p.

Jean-François LABOURDETTE, Histoire du Portugal, Paris, Fayard, 2000, 704 p.

Nicole GOTTERI, Le maréchal Soult, Paris, Bernard Giovanangeli, 2001, 810 p.

 

 

 

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