
Les Français semblent fascinés par la perversion. Ils ne cessent de vouer un culte étrange à des personnages qui, au cours de leur histoire, les ont précipités dans les malheurs les plus profonds. Tous les médias véhiculent, avec un succès constant, les représentations stéréotypées de malfaiteurs que la coupable faiblesse des souverains a tolérés aux dépens de l'intérêt général.
Au simple énoncé de leurs noms, le public frémit. Non d'horreur, mais de plaisir. Et ce plaisir, fort peu innocent, atteint des sommets lorsque l'individu concerné appartient à la haute société.
Aristocrate taré et évêque défroqué ! Talleyrand provoque le délire des imaginations. Notre Sénat, jamais en retard d'un conformisme, a déployé, au mois de février, tous les fastes de la République pour célébrer, en trois soirées, véritable triduum, ce soi-disant "prince des négociateurs", fausse valeur d'une jet-set en mal de repères. Cette "haute" assemblée, aussi coûteuse qu'inutile, qu'un certain général voulait supprimer, s'est-elle souvenue de ce sénat impérial qui votait, sans murmurer, toutes les levées de conscrits réclamées par Napoléon, avant de bassement trahir l'Empereur en 1814 ? À l'instigation directe de Talleyrand, d'ailleurs.
"Prince des négociateurs", celui qui, ministre des Relations extérieures, vendit ses services, c'est-à-dire les intérêts français, à toutes les puissances européennes ? Celui qui poussa à l'exécution du duc d'Enghien et à la guerre contre l'Espagne, notre meilleure alliée ? Celui qui, au congrès de Vienne, voulut jouer les indispensables, ne récolta rien, sinon l'établissement de la Prusse sur le Rhin ?
À Talleyrand, la France reconnaissante pour les malheurs de 1870 !
Ce texte reste d'actualité ce 3 mars 2005.