Notice toujours d'actualité le 3 mars 2005
De l'opportunité d'index scientifiquement établis
par Nicole Gotteri
Dans les recensions d'ouvrages publiées par notre site, il
est souvent question des index, quand il en existe. En effet, les
auteurs se dispensent parfois de ce travail réputé ingrat. Ils
ont tort, car cet exercice, lié à la pratique des sciences
auxiliaires, fait partie des « servitudes » du métier
d'historien. Souvenons-nous de la remarque d'Henri-Irénée
Marrou : « Il est bon que l'historien, même animé des plus
hautes ambitions de synthèse, ait aussi mis la main à la pâte,
se soit initié aux disciplines techniques intéressant sa
documentation » («Comment comprendre le métier d'historien»,
dans L'histoire et ses méthodes, dir. Ch. Samaran, Paris,
NRF-Gallimard, 1961, p. 1516).
L'absence d'index, qui prive le lecteur d'un moyen de recherche,
est également préjudiciable à l'auteur. En effet, le relevé
systématique des noms de personnes, des noms géographiques et,
dans les cas de figure plus élaborés, des noms de matières
constitue un des modes les plus efficaces d'une relecture
réfléchie d'un ouvrage, qu'il s'agisse d'une synthèse ou d'une
édition. Le contrôle de l'exactitude du lien entre le texte et
l'index permet l'élimination d'erreurs et sanctionne le
résultat de l'enquête scientifique. Encore faut-il que l'index
ne se réduise pas à une squelettique liste de noms ou
d'expressions repris du texte par un traitement informatique
approprié, pratique trop fréquemment suivie. Quel parti adopter
alors ? On nous permettra de proposer quelques éléments d'une
méthode à la fois souple et respectueuse des exigences de
l'érudition, telle qu'on nous l'a enseignée et telle que nous
l'avons pratiquée.
Un index n'est pas une table des matières ni un dictionnaire. Il
doit être un guide aussi sûr que possible pour repérer, dans
une publication, les passages susceptibles de constituer une
documentation sur un objet de recherche. La division entre
personnes, lieux et matières, traditionnellement admise, permet
l'indispensable exploration des faits au premier degré, le texte
lui-même devant être abordé de façon différente selon qu'il
s'agit d'une synthèse ou d'une édition.
Les noms de personnes.
Les patronymes sont pris en compte suivant certains critères.
Dans une synthèse, l'auteur les reproduit tels qu'il les a
établis. Mais il doit veiller à opérer des identifications
précises pour éviter, notamment, les confusions d'homonymie.
Identifier consiste d'abord à restituer le patronyme dans sa
forme la plus précise, quitte à reproduire à la suite les
formes archaïques, et à donner, s'il y a lieu, toutes les
formes qui peuvent se rattacher à une ou plusieurs particules.
On pourra, à cet effet, s'inspirer de l'excellent modèle qu'est
le répertoire des préfets de l'an VIII à 1870 (Les préfets
du 11 ventôse an VIII au 4 septembre 1870, Répertoire nominatif
et territorial par René Bargeton, Pierre Bougard, Bernard Le
Clère, Pierre-François Pinaud, Paris, Archives nationales,
1981, in-8°, 414 p.).
Les parties du nom qui suivent le patronyme lui-même devront
faire nécessairement l'objet d'un renvoi dans le cas où ce sont
elles (et non le patronyme) qui seraient citées dans le texte.
S'il est question, par exemple, du préfet de la Marne, Jessaint,
l'index devra comporter deux entrées :
Jessaint. Voir : Bourgeois de Jessaint
(renvoi)
Bourgeois de Jessaint (Claude-Laurent) (entrée principale)
De la même manière, la présence dans le texte du titre de noblesse entraîne un renvoi au patronyme qu'il faudra rechercher. On aura ainsi :
Vicence (duc de). Voir : Caulaincourt
(renvoi)
Caulaincourt (Armand-Augustin-Louis, duc de Vicence) (entrée
principale)
Il est, en outre, indispensable de citer le ou les prénoms
pour une identification satisfaisante. Cela entraîne des
recherches d'ampleur fort inégale ; certaines exigent du temps,
d'autres n'aboutissent pas. Il faut néanmoins s'y livrer en y
consacrant un temps raisonnable. On pourra consulter, notamment,
des dictionnaires biographiques, non sans prudence pour certains
qui véhiculent des erreurs vieilles de plus d'un siècle,
parfois ; ou des index déjà établis, comme ceux constituant
les tables de l'ouvrage de Chassin sur la Vendée, ou de la
publication des Actes du Comité de Salut public. Les résultats
obtenus prouveront que l'auteur a une connaissance précise des
personnages dont il est question dans son développement.
Le cas échéant, il est souhaitable de faire suivre le nom de
personne de la fonction exercée ou du titre porté, préfet,
général, ministre, directeur des Douanes, ou grand chambellan.
Mais un choix s'impose dès lors que se présente, dans le texte,
un éventuel cumul ou une évolution : tel général devient
maréchal, tel haut fonctionnaire, ministre, tel dignitaire,
ambassadeur. Pour éviter de transformer une entrée d'index en
une sorte d'état de services, on peut se contenter de
l'indication du nom, étant entendu que celui-ci aura fait
l'objet d'une note dans l'apparat critique.
Il est des titres qu'il convient de mentionner car ils font
partie d'un état civil, non officiellement reconnu, certes, des
individus, mais inséparables de leur identité : ce sont les
titres de noblesse. La question d'une harmonisation avec le texte
se pose en fonction notamment de la chronologie. Faut-il
mentionner les futurs titres de noblesse attribués par Napoléon
Ier alors que l'ouvrage ne
traite que de la période révolutionnaire ? Dans un contexte
strictement impérial, doit-on citer le titre attribué par
l'Empereur à un noble d'Ancien régime et celui que
l'intéressé portait avant la Révolution ? Autant de questions
qui réclament l'adoption d'un parti dont l'auteur pourra
toujours s'expliquer dans une courte introduction au début de
l'index.
Rappelons que les patronymes d'origine flamande commencent
fréquemment par De. Il ne s'agit absolument pas d'une
particule, mais d'une partie du patronyme. Il convient donc de
les classer à De... On commet régulièrement la faute à
propos de De Gaulle. Il en sera ainsi pour De Vos ou De Winter.
Il semble préférable d'adopter le même parti pour les Van,
même si certains Néerlandais le trouvent discutable. Il est
plus facile, en effet, de classer alors les patronymes comme Van
Gorcum, Van der Capellen, ou Van Dedem van de Gelder (voir
l'index de Archives du cabinet de Louis Bonaparte, roi de
Hollande..., par S. de Dainville-Barbiche, Paris, Archives
nationales, 1984).
Les noms géographiques.
Qu'il s'agisse de pays, de lieux habités ou d'écarts, de
régions naturelles ou de circonscriptions administratives, de
cours d'eau, d'îles, de mers ou de montagnes, tout nom
géographique doit être relevé et dûment identifié. Cette
opération entraîne l'obligation d'adopter un certain nombre de
conventions qui, pour artificielles qu'elles soient, s'avèrent
utiles dès lors qu'on admet la nécessité d'une certaine unité
dans la présentation.
Les noms géographiques doivent généralement être pris en
compte tels qu'ils apparaissent dans un texte, pour éviter
autant que possible, tout anachronisme dû à des changements de
forme à des époques diverses. Cela s'applique d'ailleurs et au
texte composé par un auteur et aux citations qu'il est amené à
faire. Dans un travail rédigé de nos jours sur l'histoire du
XIXe siècle comme dans une dépêche de la même époque, on
aura, par exemple, Koenigsberg et non Kaliningrad.
Mais l'entrée d'index devra citer la forme actuelle, en
utilisant, avec l'abréviation commode auj. pour aujourd'hui, une
formule telle que :
Koenigsberg (auj. Kaliningrad)
Pillau (auj. Baltiisk, Lithuanie)
Il en sera de même pour toutes villes, départements ou
circonscriptions territoriales qui ont changé de nom, comme
Napoléonville-Pontivy, Austerlitz-Slavkov, Seine
Inférieure-Seine Maritime.
On pourrait adopter un système de renvois. Mais l'usage en
impose, ici, les limites. Il semble, en effet, naturel de
renvoyer de Napoléonville à Pontivy, forme que l'on connait
mieux; mais il serait étrange de renvoyer d'Austerlitz à
l'obscur Slavkov et de la Seine-Inférieure à la Seine-Maritime.
Ces mises à jour des noms géographiques exigent déjà des
recherches qu'il faudra poursuivre pour identifier l'appartenance
du lieu. En principe, l'identification se fait par ordre
décroissant, allant du pays à la commune, si besoin est.
Généralement, on s'en tient à une circonscription
administrative connue, département, province ou région, pour
situer le lieu. On aura ainsi :
Château-Thierry (France, Aisne)
Dans un texte qui s'adresse à un public majoritairement
français, le nom du département paraît suffisant.
En revanche, des précisions s'imposent pour les autres pays, par
exemple :
Piombino (Italie, prov. Livourne)
Philippeville (Belgique, prov. Namur)
Lorsqu'on n'a pas la possibilité de connaître avec exactitude le nom de la circonscription administrative actuelle faute de dictionnaires ou en raison d'incertitudes dues à d'éventuels changements administratifs ou politiques, on peut adopter le nom de la province historique ou de la région naturelle. Ainsi :
Oviedo (Espagne, Asturies)
Austerlitz (auj. Slavkov, Moravie)
Breslau (auj. Wroclaw, Pologne, Silésie)
Genappe (Belgique, Brabant)
Memmingen (Allemagne, Bavière)
Un lieu-dit devrait toujours être identifié par la commune à laquelle il appartient. On aura :
Champlain (Loir-et-Cher, com. Renay)
Frémigny (Essonne, com. Bouray-sur-Juine)
Maccietonde (Italie, prov. Pérouse, com. Castiglione del
Lago)
Torre Badino (Italie, prov. Latina, com. Terracino)
Mais il n'est pas toujours possible d'obtenir des résultats
précis, faute de bons dictionnaires topographiques. Si ces
instruments de recherches existent pour certains pays comme la
France, l'Italie, la Belgique, la Suisse, on ne peut en dire
autant pour d'autres pays de la seule Europe. En outre, il faut
tenir compte des évolutions et modifications qui changent un
simple lieu-dit en une commune et inversement. L'identification
sera plus facile dans le premier cas ; mais le second exigera
souvent des recherches assez longues. S'il est aisé de trouver
que Harbourg est aujourd'hui rattaché à la ville de Hambourg,
on ne peut en dire autant pour certains bourgs moins connus,
devenus simples quartiers d'une grande ville, comme Wazemmes,
dans le Nord, aujourd'hui inclus dans Lille. Il est donc
souhaitable, si l'on n'est pas en mesure d'atteindre une telle
précision, de s'en tenir à une approximation, que, parfois la
lecture d'une carte pourra affiner.
Quant aux cours d'eau, montagnes, caps, golfes, îles et autres
éléments géographiques, on les identifie par le pays, la
région ou la province concernés, suivant leur importance. Si,
en effet, tel fleuve ou telle montagne s'étendent sur plusieurs
pays, il n'est pas utile de les citer, à moins que leur
appellation change dans chacun des pays (le Duero en Espagne et
le Douro au Portugal). Mais il s'agit d'exceptions qui confirment
la règle de recourir à la forme la plus usuelle du nom
géographique, sans autre précision.
Bibliographie sommaire des instruments de recherche ordinairement utilisés pour les identifications.
Cette liste, qui n'a aucune prétention à l'exhaustivité, rassemble des instruments de recherche généralement utilisés pour des identifications courantes. Ils ont été sommairement cités sans qu'on ait cru devoir suivre les règles normalement appliquées aux bibliographies (format, nombre de pages, nombre de volumes, etc.). Ils font habituellement partie des usuels de toute bibliothèque scientifique. S'ils permettent d'effectuer des recherches de manière satisfaisante, ils comportent tous d'inévitables lacunes et des erreurs souvent reprises d'un ouvrage à l'autre. Il ne faut pas hésiter, cependant, à en consulter plusieurs pour le même objet.
- Noms de personnes.
Dictionnaire de biographie française, de Roman d'Amat.
Dictionnaire d'histoire et de géographique ecclésiastique.
Dictionnaire des parlementaires.
Dictionnaire diplomatique.
Dictionnaire des diplomates de Napoléon, par Henri-Robert.
Dictionnaire des ministres, par Benoît Yver.
Dictionnaire des préfets (publication des Archives nationales).
Dictionnaire du personnel de l'administration préfectorale
(publication des Archives nationales).
Dictionnaires des généraux et amiraux français de la
Révolution et de l'Empire, de G.Six.
Dictionnaire des colonels du Premier Empire par D. et B. Quintin.
Armorial du Premier Empire, Anoblissements et pairies de la
Restauration, Titres et confirmations de titres par Révérend.
Grand Larousse du XIXe siècle : un monument du savoir qui
fournit les réponses à de nombreuses questions.
Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne : exemple d'un des
nombreux et précieux dictionnaires de biographies locales.
Pour les artistes, se reporter au Dictionnaire de Bénézit ou au
Künstler Lexicon de Thieme-Becker.
Pour identifier des écrivains, français ou étrangers peu
connus, penser à consulter le catalogue de la Bibliothèque
nationale.
Pour la plupart des pays européens, existent des biographies ou encyclopédies nationales. On peut citer la Biographie nationale belge, le Dizionario biografico degli Italiani, le Dictionary of national biography ( Grande-Bretagne). Signalons qu'un des plus récents dictionnaires de biographie allemande paraît actuellement dans une version en langue anglaise chez K.G. Saur à Munich ; le premier volume est déjà disponible.
- Noms géographiques.
Le Nouveau dictionnaire de géographie universelle de Vivien
de Saint-Martin et Rousselet et son précieux atlas sont à
consulter pour tout le XIXe siècle. Ils reflètent, évidemment,
une géographie politique pour une période donnée. Mais la
consultation attentive des cartes permet de nombreuses
identifications.
Dictionnaire géographique et administratif de la France et de
ses colonies dir. Paul Joanne ( en raison de la période de
publication, les territoires de l'Alsace et de la Lorraine
cédés à la Prusse ne sont pas mentionnés).
Dictionnaire géographique des postes aux lettres de l'An XI
(comprend les départements de la Belgique, de la rive gauche du
Rhin et ceux au-delà des Alpes).
Dictionnaire des Postes de 1859.
Atlas routier de la France (Michelin), diffusion Gründ.
Dictionnaires topographiques de la France (tous les départements
n'ont pas été traités).
Nouveau dictionnaire des communes du royaume de Belgique (éd.
Guyot frères).
Dictionnaire géographique de la Suisse d'Arthur Jacot.
Gran Dicionario geografico, estadistico é historico de España.
Nuovo Dizionario dei comuni e frazioni di comune, éd. Voghera
(pour l'Italie).
- Noms de matières.
Établir un index des noms de matières offre plus de difficultés que d'en établir un pour les noms de personnes et les noms géographiques. Il faut, en effet, tenir compte à la fois du texte à indexer et de la démarche, forcément subjective, d'un lecteur à la recherche d'indications qu'on qualifiera, faute de mieux, de thématiques. D'où la nécessité où l'on se trouve, si l'on veut essayer de répondre à cette exigence, de multiplier, comme on le verra, les renvois. Ce faisant, il est cependant nécessaire de maintenir les développements dans des bornes raisonnables sans les truffer d'indications reprises du texte lui-même.
Certains noms de matières seront systématiquement repris lorsqu'ils se présentent dans le texte. Ce sont, par exemple, les institutions (Assemblée nationale, Convention, Conseil des Anciens, Chambre des pairs ; Comité de salut public, Conseil d'État, Sénat, Tribunat) ; les ministères qu'il est préférable de classer à ce mot suivi des appellations Guerre, Marine, Police générale ; les administrations qui en dépendent, centrales ou locales.
On citera ensuite ce qui peut être considéré comme lié à l'Administration :les fonctionnaires et agents divers (ambassadeurs, diplomates, légats, consuls, etc. ; préfets, conseillers, maires) ; les secteurs d'activités publiques (arsenaux, douanes, travaux publics, commerce, ports, agriculture). Ce ne sont là que des exemples de mots matières faciles à relever. Car certains, d'acception plus restreinte ou plus individualisée, peuvent être mentionnés, comme "appauvrissement", "approvisionnement", "révoltes", qu'on rapprochera, le cas échéant de "pauvreté" ; de "magasins", "subsistances", "vivres", "marchés" ; ou de "soulèvements", "émeutes", "séditions".
Certains éléments seront systématiquement retenus. Il en est ainsi des noms de navires ; des titres de journaux ou de gazettes, de libelles, d'ouvrages divers, de pièces de théâtre, d'oeuvres musicales.
Il paraît indispensable de tenir compte de deux facteurs dans le choix des noms de matières : le texte lui-même sur lequel on travaille et l'orientation de la recherche. En effet, si l'examen du texte constitue la première démarche, la connaissance des différents objets d'étude permet d'affiner l'analyse et de mettre en relief des données susceptibles d'éclairer le chercheur.
Ces quelques remarques sur la façon d'établir des index n'ont rien d'exhaustif. Elles constituent un ensemble de conseils permettant de couronner un travail scientifique en le rendant aisément accessible en ses différentes parties. Dresser un index rigoureux exige du temps, de la discipline, voire une certaine abnégation. Négliger ou omettre cette tâche est une erreur. Le virtuose ne consacre-t-il pas des heures à des gammes et à des exercices ? Le danseur étoile n'en fait-il pas autant à la barre ? La réflexion d'Henri-Irénée Marrou, citée au début de cet exposé, convie l'historien à un peu d'humilité. Elle le convie également à accepter tous les aspects de son métier.